anna malagrida

 

 

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Magali Jauffret

Des fenêtres entre exploration et perturbation du visible.

Le Centre photographique d’Île-de-France expose le parcours rétrospectif d’Anna Malagrida, qui nous embarque, derrière des fenêtres métaphoriques, sur le terrain de l’imaginaire et du désir.

À quarante ans, la photographe et vidéaste catalane Anna Malagrida est à la tête d’une œuvre impressionnante et cohérente. Elle a de fortes obsessions, s’y tient, et on les retrouve au fil de son évolution. Chez elle, on est à chaque fois confronté au passage de l’opacité à la transparence, de l’obscurité à la lumière, de l’espace intérieur à l’extérieur. Une dialectique qui opère via la fenêtre, inépuisable motif d’inspiration.

Anna Malagrida est connue pour sa série Intériores. D’un côté, des portraits de proches qui, absorbés par leur écran, sont éclairés par son halo lumineux. Une plongée dans l’intimité contredite par un point de vue, distant celui-là?: les visions d’occupants de certains appartements à travers les vitres d’un immeuble parisien dont l’esthétique rappelle celle de Mondrian. D’emblée, l’artiste laisse une place au spectateur, qui s’interroge sur l’ambiguïté de son regard, entre regardeur et voyeur.

Du réel à la fiction

Depuis, Anna Malagrida a interrogé d’autres limites photographiques. En 2006, elle produit des Points de vue pris depuis les fenêtres, enduites de peinture, d’un centre de vacances voué à la démolition et situé à la frontière franco-espagnole. Cette fois, les vitres s’interposent, empêchant de voir la mer, et la dualité concerne la nature documentaire du travail et son caractère pictural.

La même année, Anna se rend en Jordanie et réalise Danza de Mujer, installation vidéo qui offre plusieurs niveaux de lecture. La danse mystique d’un rideau noir sur une fenêtre laisse deviner le visage d’une femme voilée.

En 2007, Vues voilées regroupe des images prises depuis les baies d’hôtels de luxe dominant Amman. À l’éblouissement aveuglant ressenti en arrivant, succède le voilage d’une pellicule par des rayons X. Loin de refuser l’accident, l’artiste l’accueille, le systématise. Ce voile sur l’image convoque, comme chez Paul Graham, une métaphore de l’aveuglement…

En 2009, la vidéo Frontera, réalisée avec des fumigènes rouges à la forteresse de Salses, fonctionne, elle, comme métaphore d’un lieu de frontière où le sang fut beaucoup versé. Quant à la série Escaparates, inscrite dans la tradition d’Atget, elle plonge dans le réel de la crise en montrant les vitrines badigeonnées de commerces en fin d’activité. Car Anna Malagrida, souvent proche d’une certaine peinture abstraite américaine, passe sans cesse du réel à la fiction. « Je pense, dit-elle, que l’apparence documentaire de la photographie est utile pour mettre en relief notre rapport au monde.»